J’ai pas la télé

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J’ai pas la télé, j’ai jamais eu la télé, et pour l’instant je n’envisage pas d’avoir la télé un jour.Quand je dis que je n’ai jamais eu la télé, ce n’est pas tout à fait exact. De 1969 à 1972, il y a eu la télé à la maison, c’était à Berlin où j’habitais alors, et nous avions le droit de regarder  Daktari un soir par semaine, et Flipper le dimanche aprés-midi. Après ça, nous avons  déménagé à Moscou, où on avait la télé, mais rien dessus…

Depuis, rien.

Ce qui m’amuse, ce sont les réactions à cette petite phrase anodine : « j’ai pas la télé ». Elles sont de trois types, et je n’ai encore jamais  eu une autre réaction à cette phrase, que j’ai pourtant répétée quelques fois.

– cas 1 : oh, moi je l’ai, mais je ne la regarde presque pas (quand tu creuses, généralement tu te rends compte que tu n’as pas la même notion du presque pas que la personne en face de toi)
– cas 2 : oh mais comment tu fais ?  (celle là elle a au moins le mérite d’être sincère…)
– cas 3 : mais tu sais, il y a vraiment des choses intéressantes, sur Arte, ou autres.

Qu’il y ait des choses intéressantes parfois, je le crois tout à fait, mais il y a tellement de choses intéressantes que je n’ai pas le temps de faire, que ce soit lire, écouter de la musique, aller au cinéma ou au théâtre, ou passer du temps avec mes amis que je me demande ce qui serait suffisamment intéressant à la télé pour que j’y consacre un temps que je n’ai pas.

Si la tentation avait pu m’effleurer, elle me serait vite passée à l’âge où mes enfants étaient petits. Voir mes ami(e)s se débarrasser littéralement de leurs propres enfants en les collant devant la télé m’a toujours révulsé. Que ce soit pour ne pas répondre à leurs questions, les empêcher de se plaindre ou dormir 1 h de plus le WE, il m’a toujours semblé qu’allumer la télé au lieu de chercher à résoudre le problème était trop facile pour être honnête.
Daccord, cette baby-sitter n’est vraiment pas chère, mais à quel prix !

Caroline (ma fille, pour ceux qui ne le sauraient pas), dans sa récente découverte de milieux sociaux différents, via colos ou stages iufm s’est retrouvée confrontée à des enfants littéralement élevés par la télé, des enfants à qui personne n’avait jamais dit non. Ben à l’entendre, c’est pas avec ça qu’on va régler les problèmes de la société.

Ma réaction d’hostilité épidermique à la télé, j’ai toujours eu du mal à l’analyser. Et ce matin je suis tombée sur un article du Monde Diplomatique  de janvier 08. Ecrit par un philosophe pas connu de moi, Dany-Robert Dufour, il reprend un certain nombre d’idées que j’ai toujours eues, et me rend même intelligible une phrase de Kant… rien que ça c’est un exploit que je ne pensais pas possible. L’article est long, j’en ai fait une synthèse, mais pour ceux que ça intéresse, je peux le scanner et le leur envoyer.

Vivre en troupeau en se pensant libres
Dany-Robert Dufour

La télévision change les contours de l‘espace domestique en affaiblissant encore le rôle déjà réduit de la famille réelle et en créant une « famille virtuelle ». Certaines études l’appellent déjà  – à raison – « le troisième parent ». En Europe, entre un et deux tiers des enfants ont désormais la télé dans leur chambre avec donc toujours moins de contrôle des « vrais » parents.

Dans son roman « Fahrenheit 451 », Ray Bradbury, dès 1953, avait analysé ce trait : cependant que la famille réelle – avec ses codes et ses hiérarchies – disparaît lentement, elle se trouve remplacée par une nouvelle communauté immense et volatile, amenée par la télévision. Les téléspectateurs ont maintenant les mêmes «oncles » raconteurs d’histoires drôles, les mêmes « cousins » dévoilant leur vie…

Ainsi, non seulement la télévision nous fournit une famille, mais elle transforme ceux qui la regardent en grande famille. La nouveauté, depuis des émissions comme Loft Story ou Star Academy, c’est que le téléspectateur peut désormais la re-composer à son gré, en tapant 1 pour garder Cyril ou 2 pour « tuer » Elodie…

Est-ce pour le téléspectateur une délivrance ? Avoir remplacé « Familles je vous hais » par un meurtre du père symbolique et quotidien ? On pourrait poser la question, si la famille virtuelle de la télé fonctionnait à double sens. Or, le téléspectateur qui aime les personnages de cette « famille » ne peut évidemment être payé de retour, puisque ceux-ci, étant virtuels, sont parfaitement indifférents à son sort. Derrière eux se cache la seule réalité véritable,  l’audience, qui se mesure, se découpe, se vend.

Patrick Le Lay l’a dit lui-même :  « Nos émissions ont pour vocation de rendre le cerveau disponible (…). Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Alors, famille ou troupeau ? L’article cite Kant : « Après avoir tout d’abord rendu stupide leur troupeau, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent faire le moindre pas hors du parc où ils sont enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait de marcher tout seul et leur disent : Ne pensez pas ! Obéissez ! Payez ! Croyez ! »

En 1923, Edward Bernays, (neveu de Freud) jetait les bases de la mise en troupeau à destination de la publicité en exploitant les théories de son oncle. « La solitude physique est une vraie terreur pour l’animal grégaire, et la mise en troupeau lui cause un sentiment de sécurité. Chez l’homme cette crainte de la solitude suscite un désir d’identification avec le troupeau et ses opinions. » Cependant, l’homme aime penser qu’il se rassemble en troupeau de son propre gré.  Il faut donc « faire appel à son individualisme qui va étroitement de pair avec ses autres instincts ».

D’où le message omniprésent à l’heure actuelle : «  Sois toujours plus toi-même en participant toujours plus à la famille. » Tout le but de la télévision est de faire en sorte que chaque membre du troupeau virtuel croit se placer librement dans le troupeau.
Pour l’y inciter, l’offre se fait toujours plus alléchante, mais prétend pouvoir  être déclinée ou acceptée. Sauf pour les enfants souvent placés de force devant le téléviseur par les parents afin qu’ils se tiennent tranquilles.

Pour terminer, l’article note que cette famille virtuelle contamine de plus en plus le fonctionnement démocratique réel, en contribuant à la « peoplelisation » du politique. Situation que nous vivons malheureusement chaque jour davantage.

Je vous vois déjà vous gratter la tête en vous disant : « Mais qu’est-ce qu’il lui arrive ? Elle a mal digéré son cassoulet ? Si, si… mais il m’arrive de penser à autre chose qu’à la bouffe, aux restos et aux bonnes choses de la vie…

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Une réflexion au sujet de « J’ai pas la télé »

  1. Je rajouterais quand même un quatrième cas dans les réactions à notre absence de télé : « Oui, mais toi tu ne vis pas tout seul… ».

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